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Quel fut le sort des maures de Grenade?

        Pendant les phases antérieures à la conquête de Grenade, les musulmans dont les villes tombaient aux mains des chrétiens et qui décidaient de ne pas s’enfuir furent appelés mudéjares, terme qui en arabe signifie “ceux que l’on laissa rester”. Traditionnellement, les mudéjares pouvaient pratiquer l'Islam et, dans leurs affaires internes, la loi coranique – bien que ces droits disparurent peu à peu, à tel point que le nom mudéjar ne s’appliqua plus qu'au style oriental utilisé dans la construction d’églises et de demeures chrétiennes par des artisans et maçons d'origine musulmane.

        Mais lorsque les Rois Catholiques prirent Grenade, la situation était bien différente, car les chrétiens étaient déjà les maîtres incontestés de l’Espagne, s'étant fixé la haute mission de purger tous les païens de leur pays. Pendant les premières années, lorsque la présence chrétienne était numériquement encore assez faible, on permettait aux maures vaincus de continuer avec leurs coutumes islamiques, droit accordé par Isabelle et Ferdinand dans le traité de reddition, dont la célèbre clause promettait, sans ambiguïté, que “Es asentado e acordado que ningún moro o mora non haga fuerza à que se torne cristiano ni cristiana – Il est établi et accordé que l'on ne forcera aucun maure ou mauresse à devenir chrétien ou chrétienne”. On a dit que ce traité fut le plus généreux, et le plus vite trahi, de l'histoire.

        Mentir a moros n’était pas, évidemment, un grand péché pour les monarques, et les grenadins comprirent très vite que ceux-ci pensaient bien abandonner cet arrangement, dès qu'ils tiendraient fermement les rênes entre les mains. C’était une chose de prendre l’Alhambra, et c’en était une autre de se faire maître de l’Albaicin! Immédiatement après la conquête de la ville, le premier Archevêque de Grenade, Fray Hernando de Talavera, aborda le problème des mudéjares d’une manière quichottesque, qui lui valut entre les arabes le nom affectueux du santo alfaquir, le “saint fakir”. Talavera voulait convertir par la persuasion, et demanda à ses compagnons d'apprendre l'arabe et même d'étudier l’Islam afin de pouvoir démontrer aux vaincus que le christianisme était une religion supérieure, espérant ainsi les intégrer pacifiquement à la société européenne.

        Evidemment, cette méthode exigeait beaucoup de patience, et pendant les années qui suivirent la conquête Talavera ne parvint à convertir qu'une poignée de maures. Tout termina brusquement lorsque les Rois retournèrent à Grenade en 1499, suivis du confesseur de la Reine, le terrible Cisneros, Archevêque de Tolède et futur Inquisiteur Général. Cet austère personnage fut scandalisé de voir comment on permettait l'adoration ouverte de Mohammed dans la terre de la Sainte Église, et ordonna que la politique du trop doux Talavera - qui avait même permis que les moriscos,à la fin de la messe, chantent et dansent, à l´intérieur de l'église, la zambra des nomades du désert - soit abandonnée immédiatement, recommandant que tous les maures se convertissent sans tarder. D'après la philosophie assez cynique des ecclésiastiques, même si les convertis de la première génération ne seraient jamais des chrétiens sincères, il.en serait autrement avec la deuxième. L’obstacle était juridique, puisque le traité garantissait la liberté religieuse,et l'on craignait qu'une violation trop ouverte de ses principes ne provoque une révolte. Cisneros chercha donc un point faible dans les dispositions du traité qui lui permettrait de l’attaquer indirectement. Il prétendait que tous les musulmans qui auparavant avaient été chrétiens, et que le traité ne mentionnait pas, ne pourraient bénéficier des droits des authentiques mudéjares, et devaient immédiatement reprendre leur foi d’origine.

        Il n'y avait dans l’Albaicin qu’une poignée de ces chrétiens renégués, ou elches comme on les dénommait dans la terminologie religieuse de l’époque, mais, naturellement, tous les maures se sentaient menacés par cette claire trahison du traité. La réaction des albaicineros vers la fin de 1499, fut violente, commençant par le célèbre cri de rébellion lancé devant la Puerta de Bab al-Bonoud.

        La révolte donna aux partisans de Cisneros le prétexte qu'ils cherchaient pour exiger que tous les maures soient convertis en masse et sous surveillance militaire. Il y eut alors des scènes pathétiques dans les mosquées de la ville, que le terrible décret avait transformé d’un jour à l'autre en églises. Selon le témoignage d’un observateur, la confusion des maures fut telle que, lorsqu'ils accoururent terrifiés aux fonts baptismaux improvisés partout à la hâte, et que le prêtre demanda à chacun quel nom chrétien il voulait prendre, des hommes répondirent María, et des femmes José.

 

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